27 novembre 1846

« 27 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 271-272], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1317, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon petit Toto chéri, bonjour mon bien-aimé, bonjour mon cher petit homme, comment allez-vous ce matin ? Je vous conseille de mettre vos bottes neuves malgré le vendredi. J’ai encore plus peur de vos bottes percées que de la mauvaise influence de ce jour de guignon1. Sérieusement, mon petit Toto, il faut tâcher de mettre tes bottes neuves, au risque de souffrir un peu, que de t’exposer à attrapera un rhume dans cette mauvaise saison. Un peu de courage à la botte. Je sais du reste ce qu’il en faut car je crois que je n’ai jamais plus souffert de mon pied qu’hier. Aussi je te plains, mon pauvre petit homme, et cependant j’insiste pour que tu t’en fassesb encore un peu plus, de mal, pour éviter une maladie grave. J’ai horreur de la pensée d’un rhume ou d’un mal de gorge pour toi dans cette saison-ci. D’autant plus que tu n’auras pas à tous les carrefours des feux comme celui qu’il t’a fallu hier pour te sécher. Ma chambre en est encore chaude. Cette nuit je me croyais au Sénégal tant j’avais chaud. Mes punaises ont dû être bien contentes de toi, les horreurs.
Je te remercie, mon cher petit Toto, de m’avoir donné si gracieusement mes étrennes, tu ne pouvais pas le faire avec plus d’à propos et de bonne grâce. C’est avec bonheur que je te dois cette double reconnaissance. Je vais écrire immédiatement à Jourdain afin qu’il me les fasse le plus tôt possiblec, ces délicieux fauteuils, afin d’en jouir plus vite2. Merci mon adoré. Merci, je t’aime.

Juliette


Notes

1 Dans la tradition chrétienne, le vendredi a mauvaise réputation et est censé porter malheur.

2 Dans sa lettre du 26 novembre 1946, Juliette Drouet faisait allusion à une éventuelle réparation de ses « affreux fauteuils » en laissant Victor Hugo « juge […] de l’état de [s]a bourse » à ce sujet.

Notes manuscriptologiques

a « attraper ».

b « fasse ».

c « possibles ».


« 27 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 269-270], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1317, page consultée le 25 janvier 2026.

J’ai été forcée d’ouvrir votre dossier pour prendre du papier blanc. Mais, rassurez-vous, j’ai fermé les yeux. Je n’en ai même pas risqué un. Je suis pauvre maisonnette1, curieuse et discrète, ce dont j’enrage de toutes mes forces. Cependant ne vous y fiez pas trop pour votre Jean Tréjean. Je me sens une si furieuse démangeaison à son endroit que je n’ose plus répondre de moi. Ce sera bien votre faute, aussi, car enfin vous pourriez bien me donner à copier tout de suite. Taisez-vous taquin, ver à soie, académicien, Pair de France, commandeur de l’ordre du SOLEIL, taisez-vous, homme vertueux, taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous. Vous n’avez donc pas la plus petite séance à mettre sous la plante de mes pieds aujourd’hui ? Si vous croyez que cela m’arrange vous vous trompez furieusement. Je donnerais tout au monde pour avoir le droit de parcourir tout Paris avec vous aujourd’hui. J’ai un besoin d’air, d’exercice et de vous qui me fait désirer quelque bonne course avec vous à travers n’importe quoi. Cependant je n’espère rien de tout cela, malheureusement. Je me vois confinée pour huit grands bêtes de jours (si on peut appeler cela des jours) dans ma chambre à attendre jeudi prochain. Merci c’est peu récréatif. Encore si mon pauvre Jean me tenait compagnie. Ah ! bien ouiche, vous vous en donnerez bien de garde, ma foi. Et dire que je vous aime malgré tout ça, faut-il que je sois……..a

Juju


Notes

1 Jeu de mots sur « pauvre mais honnête ». Citation de L’Indigent, de Louis-Sébastien Mercier, où Rémi, refusant de laisser corrompre sa fille, répond à De Lys : « Que direz-vous, Monsieur ? Parlez, achevez votre ouvrage ; poignardez le cœur d’un père ; osez le corrompre pour faire une infâme de sa fille. Je suis pauvre, mais honnête ; je n’ai jamais rougi de l’infortune, mais je me sens humilié de l’idée que vous avez conçue ; et de quel droit comptez-vous me rendre votre complice ? » (Remerciements à Chantal Brière.)

Notes manuscriptologiques

a Les huit points de suspension courent jusqu’au bout de la ligne.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.